Jeux en réseau

Dans le livre de Job, on trouve un passage dans lequel les amis de Job, à court d’arguments, s’arrêtent de parler: ils restent cois:  


Ces trois hommes cessèrent  (hébreu: va-yishbetu, grec: Hêsuchasan)
de répondre à Job parce qu'il s'estimait juste (Jb 32, 1)

Cet obscur verset de Job va nous servir de point de départ pour un parcours au terme duquel nous aurons mis à jour, une fois de plus, un réseau de sonorités ou de jeux de mots dans le Nouveau Testament. En effet, si nous allons maintenant en Luc 14, 3-4,  nous y trouvons également des gens qui restent cois lorsque Jésus guérit devant eux un hydropique.

Prenant la parole, Jésus dit aux légistes et aux Pharisiens : Est-il permis, le sabbat, de guérir, ou non? Et eux se tinrent cois (hêsuchasan) (Luc 14, 3-4)

On y retrouve le même verbe grec qu’en Job (hêsuchasan), et comme cette fois le terme  shabat figure clairement dans le verset, on peut penser qu’il y avait dans l’hébreu originel de Luc le terme va-yishbetu et donc un jeu de mots (incompréhensible en grec ou en français, mais sans doute plein d’esprit en hébreu) entre le shabat et le fait de rester coi. En toute rigueur, nous ne pouvions faire la même supposition pour Mc 3,4 car le terme hêsuchasan n’y figure pas, même si en Marc aussi on a des gens qui restent cois un jour de shabat.

Et il leur dit : Est-il permis, le jour du sabbat, de faire….? Mais eux se taisaient. (Mc 3,4)

Il y avait  donc dans le verset de Luc 14  un jeu de mots sur shbt. La racine שׁבת est en effet celle de la cessation, du repos et de l'assis. Ce lien n’est pas unique dans les Evangiles puisqu’en Lc 23, 56 nous lisons:

Puis elles s'en retournèrent et préparèrent aromates et parfums. Et le sabbat, elles se tinrent en repos (hêsuchasan), selon le précepte. (Lc 23, 56).

Notons accessoirement que les saintes femmes dont il est question ici préparent aromates et parfums avant le Sabbat, tandis qu’en Marc, c’est une fois le sabbat passé qu’elles achètent les aromates:

Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller oindre le corps (Mc 16,1).

Une divergence aussi flagrante dans des textes sacrés étant de nature à susciter la polémique et à semer le trouble dans l’âme des paroissiens, il faut une bonne raison pour que ladite divergence ait été maintenue, sans quoi on peut parier qu’une main charitable aurait harmonisé. Et Dieu sait si les mains de copistes sont charitables. Toujours est-il que la version de Marc a été conservée et c’est tant mieux car elle présente l’avantage  de nous fait entendre, en liaison avec le shabat,  la racine hébraïque ‘avar qui est celle du passé (Quand le sabbat fut passé…) mais aussi de la transgression. Si bien qu’il est permis de lire : quand le sabbat fut passé/transgressé/aboli.

Ce lien entre sabbat et passé/transgression (‘avar) n’est pas non plus un hasard puisque nous le retrouvons chez Matthieu:

En ce temps-là Jésus vint à passer (‘avar ) un jour de sabbat. (Mt 12, 1)


On sait que Jésus fait beaucoup de choses en passant: (ou : en abolissant ?)

En passant, il vit Lévi (Mc 2, 14)

En passant, il vit un homme aveugle ('iver) de naissance. (Jn 9, 1)

Nous découvrons ici une nouvelle ramification de notre réseau de jeu de mots: aveugle se dit ‘iver qui sonne comme ‘avar.

Toujours en passant (‘avar) Jésus va maintenant nous ramener à nos scribes toujours assis, obsédés par le sabbat et toujours cois, et ceci grâce à un verset de Marc où il n’est pourtant question que d’un figuier.

Passant au matin, ils virent le figuier desséché jusqu'aux racines (Mc 11, 20)


- Comment ce figuier nous ramène-t-il aux Pharisiens ? - Par le terme désséché. Ce terme traduit l’hébreu yabesh qui assonne avec yosheb (assis). Or on sait que les Pharisiens sont toujours assis, chez Matthieu:

Sur la chaire de Moïse se sont assis les scribes  ... (Mt 23,2)

mais aussi chez Marc:

les scribes (soferim) étaient assis (yoshebim) et pensaient (Hoshebim) (Mc 2,6)   

 Verset phoniquement intéressant car il nous fait entendre un nouveau jeu de sonorités (yoshebim ve Hoshebim). Mais restons sur le dessèchement: les pharisiens, lorsqu’ils sont confrontés à Jésus sur le statut de la loi (à la fin des temps) restent en effet complétement secs. Cela tombe bien car la loi est toujours dans le midrash comparée à l’eau. Or les Juifs souffrent de trop de loi donc, en figure, de trop d’eau. C’est pourquoi Jésus guérit un hydropique le jour du sabbat en Lc 14, 1. C’est justement à propos de cette guérison que les Scribes et Légistes restent cois/desséchés. Nos textes comportent bien d'autres jeux de sonorités que je vous laisse le plaisir de découvrir: ainsi de celui entre Holé (malade, guérir) et Holel (violer le shabat) et de même entre Hoshebim (penser, compter) et soferim (compter)...

• Quel est le véritable le enjeu de ces jeux de mots ?

Les Evangiles ne sont pas l’almanach Vermot. Ils ne font pas vraiment des jeux de mots. Ils produisent plutôt ici du texte à double entente. Dans le registre nommé « double entente »  guérir, c’est guérir les païens de l’idolâtrie, c’est donner la loi (halakha : la marche) aux païens. Mais ce n’est pas si simple car si l’absence de loi (halakha/marche)  fait des païens de véritables paralytiques, les juifs de leur coté ont trop de loi ce qui les empêche aussi de marcher (peut-être une bonne raison pour laquelle ils restent assis yoshebim ?  allez savoir !) et comble de l’ironie ils restent desséchés (yabeshim) alors qu’ils ont trop d’eau dans le corps/guf (il faudra que je vous parle un jour de l’humour du Midrash). Il faut aussi savoir que guf signifie corps, mais aussi doctrines, principes essentiels.

Toujours dans le registre de la double entente  « guérir le septième jour » c’est hâter la fin des temps. En effet ce qui était prévu  dans le judaïsme rabbinique, c’est que les païens seraient guéris à la fin des temps, autrement dit le huitième Jour. Les guérir le shabat (le septième jour) est donc une transgression. C’est donc un contre sens de lire  le verset suivant de Jean

puisque, non content de violer (Holel) le sabbat  (Jn 5, 18)

comme signifiant que Jésus viole le shabat. Il faut plutôt comprendre qu’il pardonne les fautes des païens et les guérit le jour du shabat. On sait que la dispute entre Chrétiens et Juifs est celle du moment (kairos). Les Chrétiens sont des Juifs pour qui "la fin des temps c’est maintenant". Alors que les Juifs sont des Chrétiens (ils croient que le mashiaH/oint/Christos doit venir) mais pas tout de suite.